INTERVIEW Seal Phüric
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Seal Phüric, 20.02.2000, Bruxelles, Belgique

Nous sommes dans l'arrière-boutique d'une soirée. C'est un endroit froid, sombre, bruyant, où s'entremêlent barres métalliques, échelles, spots éclatés... Nous avons déchiffré l'enregistrement de notre dictaphone et nous vous en livrons les fragments les plus compréhensibles...

1. Pourrais-tu te définir en quelques mots ?

SO4 : En gros, je suis un mec qui cherche à répondre à des questions souvent d'ordre métaphysique par des biais artistiques. Sinon, je suis plutôt mince...

Sh.Out : Tu essaies de décrire un univers par la musique ?

SO4 : Oui, ou de jeter mes pulsions primaires dans des morceaux, de me dégager d'une partie du poids de l'existence, ce qui me rend mince... "Perdez du poids en écoutant Seekness !"

Sh.Out : Tu veux te défouler en sorte ?

SO4 : Oui, mais pas exclusivement. Il y a un pan ludique et un pan introspectif. Je cherche à m'amuser mais j'essaie aussi de placer des ambiances qui suscitent des aspects plus mystiques ou qui appellent au questionnement.

Sh.Out : Dans certains cas, tu apportes un côté ironique comme les musiques de fanfares que tu as passées en fin de set...

SO4 : Cette scène manque cruellement d'ironie sur elle-même, je trouve qu'il y subsiste beaucoup de conformisme malgré sa pseudo légendaire ouverture d'esprit ou sa tolérance qui n'est bien souvent que de l'ignorance déguisée...

Sh.Out : Il faut bien l'avouer, ta musique est sans concessions...

SO4 : De toute façon, tu ne peux pas plaire à tout le monde ou alors tu vas vers le côté obscur de la force (rires...), c'est-à- dire vers le côté commercial. C'est ne plus répondre à tes attentes personnelles mais plutôt à celles du public. C'est donc satisfaire pour plaire, un mal séculaire qui gangrène de plus en plus l'industrie musicale. La question est : jusqu'où faut-il s'enfoncer pour plaire au plus grand nombre ? En ce qui me concerne, les gens s'attendent à me voir mixer hard mais je ne veux pas non plus...

Sh.Out : Tu ne veux pas non plus avoir uniquement une étiquette hard ?

SO4 : J'ai une étiquette hard, c'est déjà trop tard pour moi.

Sh.Out : Hard au niveau recherche ou hard au niveau sonorité ?

SO4 : Les deux. Certaines portions de public ont tendance à penser que la musique que je propose est difficile à écouter. Je ne nie pas complètement ce fait. Mais il existe des distinctions entre écouter, entendre, ouïr et comprendre... Comme la majorité ne pousse pas sa réflexion jusque-là, elle aura tendance à vivre la complexité comme une agression et sera en quête de simplicité, inapte à différencier le mot "compliqué" du mot "complexe". Il s'agit en fait d'un malentendu de la part de gens qui... écoutent mal. Quoi de plus normal...

Beaucoup de gens disent que ce que je mixe n'est absolument pas dansable. Il y a des mecs qui viennent me demander : "Il n'y a pas moyen d'avoir un beat un peu plus régulier parce que je n'arrive pas à danser ?". Ceci dénote de l'endoctrinement binaire des masses, du formatage de basse résolution dont elles sont les premières victimes, au grand dam des DJ's qui s'efforcent de proposer des alternatives structurelles remettant en question l'intérêt du simplisme sauvage (qui n'a rien avoir avec l'épure), lequel engendre inévitablement l'inertie des scènes musicales pour aboutir a l'ennui...

Le syndrome du "c'était mieux avant..." commence par ce genre de requête débile. Si moi aussi je peux être nostalgique, ce n'est pas tant de la musique d'avant mais plutôt de l'ambiance qu'elle pouvait générer, ceci a une époque où le public n'avait pas encore de références culturelles bouchant le regard. Les masses détestent le changement. Inversons le problème : si en '92 on avait joué de la Jungle ultra complexe et que ça avait fonctionné, le simplisme vers l'Acid et les rythmiques en quatre temps paraîtrait outrageusement désuet et ennuyeux. Seulement, il y a une logique évolutive qui veut que ce soit l'inverse qui se soit produit.

En même temps, je suis assez fatigué d'avoir toujours à justifier de la sorte un phénomène qui me paraît d'une logique assez consternante et qui se traduit bien souvent en soirée par une réponse concise de ma part, du type : "si tu n'arrives pas à danser, prends des cours...". À voir les mines désappointées ou offusquées que cela engendre, je me dis souvent que mes défis aux rotules des danseurs et mes charades sonores prêchent dans le désert du Gobi, mais c'est un désert que j'éprouve le plus grand mal à trouver moins beau que les klaxons urbains de la musique jetable. On ne se refait pas...

2. Quand as-tu commencé à t'intéresser à la musique électronique ?

SO4 : Ça remonte à assez longtemps. Au début, c'était un peu comme hobby boutonneux. J'ai commencé à écouter de la New Beat en 88 (la belle affaire... Alors qu'il avait déjà de l'Indus de frappé...) Puis j'ai mixé en radio. En 91, j'ai rencontré les membres de BWP. Je faisais des études de cinéma et je voulais faire un reportage sur eux. Ensuite, je les ai rejoints.

Sh.Out : Donc, c'est un peu par hasard ?

SO4 : Un peu, oui. Mais le hasard ne désigne pas les résistants... La musique électronique m'intéressait et je commençais à la connaître. Je me suis renseigné sur des DJ'S hors normes à Bruxelles parce que j'aimais bien les chemins de traverse. Je les ai rencontrés, on a bien rigolé, puis j'ai commencé à leur filer des cassettes mixées. Comme je ne me débrouillais pas trop mal, on a fini par rester ensemble.

3. Quelles sont tes influences en dehors de la musique électronique ?

SO4 : J'écoute plein de styles différents mais je suis relativement difficile. J'aime bien ce qui me touche émotionnellement : ça peut être très cool ou complètement taré.

Sh.Out : Quoi par exemple ? Du Jazz ?

SO4 : Je m'intéresse de plus en plus au Jazz. En même temps, le Jazz, c'est très vague... J'aime beaucoup certains albums de Miles Davis ("Big Fun") ou Herbie Hancock ("Sextant", "Crossings"). Dans un autre domaine, j'aime beaucoup les derniers albums de Talk Talk ("Spirit of Eden" et "Laughing Stock"). Je sais que cela peut étonner car ils sont plus connus pour leurs succès pop, mais je trouve qu'il y a une maturité dans ces albums que je suis absolument incapable d'atteindre à l'heure actuelle. Il y a également des labels de post-rock alternatif qui m'intéressent comme KRANKY, SWARF FINGER, BLAST FIRST ou Domino. Je m'intéresse aussi aux musiques de films comme celles d' Angelo Badalamenti (le comparse de David Lynch), Gyorgy Ligeti (Shinning, 2001 Space Odyssey...), Goran Bregovic (Underground, Le temps des gitans...), certains Trevor Jones (Angel Heart)... Les musiques mystiques, tribales, ethniques ou chamaniques me remuent aussi bien le cortex. Même un bon flamenco de temps en temps...

4. Aujourd'hui, quelles sont tes références musicales ? Pourquoi sont-elles pour toi des références ?

SO4 : Cela ne surprendra personne si je dis qu'Aphex Twin est pour moi une référence et une influence. Je suis très loin d'atteindre son niveau et j'en suis pleinement conscient. Sa force réside dans le fait qu'il a toujours tenté de créer une musique qu'il n'entendait pas dans les clubs ou ailleurs, afin de combler un certain manque. Il y en a d'autres bien sûr, mais en musique électronique, c'est un monument qui, par son audace, a fini par engendrer un courant tout en plaçant la barre très haut...

Sh.Out : Quant aux autres ?

SO4 : Il y en a énormément. Mais pour prendre un cas que les gens devraient connaître, ces dernières années, Squarepusher m'a totalement disqué la tête. Il a subi des influences Aphexiennes comme beaucoup, mais il a son style particulier. Par exemple, l'album "Music Is Rotted One Note", sur le label WARP, a été une solide claque. Cet album a remis le Jazz psyché au goût du jour. C'est un bond en avant énorme et il montre une maturité gigantesque. Pour moi, cet album n'a pas d'égal, il utilise des techniques de composition actuelles, mais s'inspire aussi de Davis ou Hancock dans leurs périodes expérimentales. Malheureusement, ce n'est pas le genre de musique que tu entends en soirée.

Sh.Out : C'est plutôt pour écouter chez soi...

SO4 : Ou en Chill-out... J'aime beaucoup le Chill-out, peut-être plus que le dance-floor. Il y a plus de stress en dance-floor car il faut répondre un minimum à une attente, faire danser les gens... Un Chill-out permet de créer une ambiance, de raconter une histoire, sans contraintes structurelles liées au mix sur le beat...

Sh.Out : Comme dans un film ?

SO4 : Un film virtuel...En fait, je suis une espèce de cinéaste frustré. J'ai abandonné mes études de cinéma et ça se répercute dans ma musique, dans laquelle on peut retrouver un côté cinématographique. Tu peux amener des choses beaucoup plus mentales par des biais Ambient, créer un univers graphique, sensoriel ou onirique; alors qu'avec un morceau purement rythmique, l'imagerie sera plus abstraite.

5. Quels sont tes futurs projets ?

SO4 : Par prudence, j'évite à présent d'être trop explicite quant à mes projets qui, s'ils sont nombreux, nécessitent souvent des périodes de gestation relativement conséquentes... Je suis depuis assez longtemps en restructuration ; j'aimerais parfois me reformater le cortex. À force de me poser des questions débiles, ça s'est répercuté au niveau musical. Je deviens extrêmement exigeant.

J'ai réécouté ma musique d'une oreille critique et j'y ai remarqué beaucoup d'erreurs. Cela m'a tellement obsédé que depuis, je fais de moins en moins de morceaux. Je ne cherchais pas la perfection mais quelque chose de nouveau, j'avais envie d'évoluer, de choisir une direction qui me convienne. À la longue, ça peut finir par te faire stagner. C'est une période de mouise dont j'ai du mal à me dépêtrer. J'ai eu envie de me remettre en question et cela m'a amené à entrer au Conservatoire.

Sh.Out : Pourquoi le Conservatoire ?

SO4 : Je suis autodidacte et je pense que cette institution musicale peut être un complément d'informations salvateur. Les techniques qu'on y apprend sont très différentes de celles utilisées par notre génération. Le parti pris de la musique acousmatique est de composer en se dégageant des aspects rythmiques et mélodiques. Il reste le son et son énergie propre...

En ce qui concerne RELOAD AMBIENT, la page est tournée. Je travaille à présent sur AMBIVALENCE en co-production avec ANT-ZEN un label indus allemand. Un album de Marco Passarani est déjà sorti et un maxi d'Acid Kirk sous le nom "The Syncopated Elevators Legacy" devrait bientôt voir le jour.

Concrètement, on m'a proposé un travail en post-production pour la B.O. d'un court-métrage, le projet est en cours. Il y a un aspect mutation, rapport au corps, cicatrice.

En résumé, c'est l'histoire d'un médecin légiste qui collectionne des mannequins de vitrine. Par la suite, sa passion commence à avoir des répercussions bizarres sur sa profession... Cette sorte de projet m'a toujours tenu à coeur. Les réalisateurs ont déjà fait un film qui s'appelle "Tout baigne", celui-ci devrait s'appeler "Corps raccord".

J'ai aussi un projet de concert à l'abbaye de Villers-la-Ville. C'est un événement assez lourd à gérer au niveau logistique, il ne faut pas proposer n'importe quoi aux gens, on ne veut pas une foule énorme : 200-300 personnes suffisent. Ce devrait être une expérience visuelle et sonore avec une spatialisation en octophonie. Mais je préfère ne pas trop m'avancer concernant la date...

6. Penses-tu que la musique électronique est en pleine évolution et en as-tu une vision optimiste pour le futur ?

SO4 : Artistiquement oui, mais le public ne suit pas toujours. La musique diffusée n'est pas souvent à la pointe de ce qui se fait car les ventes privilégient les musiques de danse ("Danse, danse autour de la terre ! Tout en rond comme des fanfarons ! Farandole autour de la terre ! Attention nous partons !!!").

L'écart entre ce que les masses apprécient et la production artistique est de plus en plus grand. Si on a parfois l'impression que la scène électronique stagne, c'est que notre regard a tendance à se poser sur les musiques générées de manière exclusivement électronique, alors qu'énormément de productions hybrides, à la fois acoustiques et électroniques, suggèrent de nouveaux courants que les intégristes de la technologie ont tendance à refuser massivement. Pour eux, la moindre guitare disto a une connotation Rock qu'ils rejettent systématiquement. Le sentiment d'appartenir à une scène définie est pour eux plus important que la musique elle- même. L'obscurantisme a encore de beaux jours devant lui...